La farandole des milliards

Hubble Ultra Deep Field

Le cosmos, photographié par le télescope spatial Hubble, à des milliards d’années-lumière d’ici. Photo Nasa/ESA/STSCI.

Cela peut sembler surprenant lorsqu’on lève les yeux vers le ciel nocturne, en ce début d’été, avec en tête toutes les découvertes de l’astronomie contemporaine, mais les astronomes n’ont découvert les grands nombres que récemment… Les grands explorateurs du cosmos que furent, à l’aube de la Renaissance, Tycho, Copernic et Kepler ignoraient le vertige du nombre. Leur cosmos était, à l’aune de notre regard rétrospectif, minuscule… L’univers de ces premiers astronomes modernes qui levaient les yeux vers le ciel des XVe et XVIe siècles ? Quelques milliers d’étoiles seulement, pratiquement à portée de main… Toutes ou presque, d’ailleurs, portaient un nom.

C’est avec l’arpentage du système solaire, débuté avec la mesure de la distance du Soleil à la Terre, qu’ont été introduits dès le XVIIe siècle, les millions, puis les milliards de lieues. Et c’est avec l’invention de la lunette astronomique que les savants ont commencé à se demander combien d’astres il y avait là-haut. Et puis, très vite, ils ont renoncé à compter quand ils ont réalisé que la Voie lactée n’était qu’un brouillard stellaire, que chaque nouvelle génération de télescopes, plus puissante que la précédente, dissolvait en de plus en plus nombreuses étoiles.

Mais le grand choc, le vertige du nombre, les astronomes l’ont connu durant le XIXe siècle quand, pour la toute première fois, un astronome prussien, Friedrich Wilhelm Bessel, a pu mesurer directement la distance d’une étoile. Vertige : 61 Cygni se trouvait à plus de trente-deux mille milliards de lieues…

Dès lors, le milliard est devenu l’unité astronomique. Les étoiles dans le ciel ? Des milliards. Leur distance dans l’espace ? Des milliards, que dis-je, des milliers, des millions de milliards, voire des milliards de milliards de kilomètres… Pour se débarrasser subrepticement de ces nombres excessifs, les astronomes ont bien sûr tenté de changer d’échelle, en changeant d’unités de distance. Ils utilisent désormais le parsec pour leurs calculs ou l’année-lumière dans leurs échanges avec le grand public… Ah ! l’année-lumière, ou la distance parcourue par la lumière en un an… Avec une unité pareille, qui vaut tout de même presque dix mille milliards de kilomètres, nous allions être, c’est sûr, débarrassés de tous ces milliards. Hélas, au début du XXe siècle, la course au nombre est repartie de plus belle. Grâce à la découverte des galaxies, l’univers a grandi d’un seul coup d’une façon prodigieuse, et bientôt… les milliards d’années-lumière sont arrivées. De toute façon, c’était perdu d’avance. Avec les télescopes et les caméras géantes – mais oui, elles comptent désormais des milliards de pixels – les champs stellaires sont moissonnés par milliards – étoiles, planètes et galaxies en vrac.

Pourtant, ce début de XXIe siècle voit cette course au nombre fléchir. Certes, ce sont des milliers de milliards d’octets d’information que chaque jour les télescopes enregistrent. Et, oui, le plus grand catalogue astronomique actuel, le USNO-B2.0, compte plus d’un milliard d’astres, en attendant la Grande Encyclopédie galactique promise par le satellite Gaia et son milliard d’étoiles mesurées à plusieurs décimales près ; en attendant, encore, le Large Synoptic Survey Telescope qui, à son tour, enregistrera plusieurs milliards de galaxies, mais enfin, au moins d’un point de vue statistique, le grand recensement universel est achevé. Nombre de galaxies dans l’univers ? Cent milliards, à quelques dizaines de milliards près. Nombre d’étoiles dans l’univers ? Dix mille milliards de milliards, environ. Nombre de planètes dans l’univers ? Cent mille milliards de milliards, plus ou moins.

Ces chiffres sont probablement assez justes, à un détail près… Ce recensement cosmique s’applique à l’univers observable. Celui-ci est limité par un horizon, situé, pour simplifier un peu, à environ 13,8 milliards d’années-lumière. C’est la distance du big-bang. Tout ce qui est visible dans le cosmos se trouve entre cet événement singulier de l’histoire du monde et nous. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe rien au-delà de cet horizon. Mieux, il est absolument certain que l’univers, tel que nous le connaissons, avec ses galaxies, ses étoiles, s’étend bien plus loin. Jusqu’où ? Personne n’en sait rien et nous ne le saurons jamais. La nature, en effet, exerce une censure, elle nous interdit de tout voir, n’en déplaise à Gustave Courbet. C’est peut-être une bonne nouvelle, car la connaissance de l’univers « en soi » ce serait aussi le risque d’être confronté non plus au milliard, mais à une unité bien plus dérangeante : l’infini.

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