Le voyage des Indes

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176 kilomètres. Présomptueux. Optimiste. Ignorant. Avec l’Inde, on est jamais déçu, c’est impossible. 176 kilomètres ; je croyais, naïvement, que c’était la distance qui séparait Bombay de Narayangaon, cette petite localité indienne qui compte moins d’un million d’habitants, autant dire, personne… Je rêve depuis longtemps de visiter l’observatoire de Narayangaon, et son immense réseau d’antennes graciles. Narayangaon, accessible en train depuis Bengalore – 19 h 40 min de voyage si tout va bien – depuis Hyderabad – 11 h seulement – ou encore en voiture, depuis Bombay… 176 kilomètres, une distance infinie, cosmique ou presque… Chaque année, plus de cent mille personnes perdent la vie sur les routes indiennes. Lorsque l’on vient d’Europe, la route indienne ne ressemble pas à un réseau de voies cohérent, rationnel, stable, mais plutôt à un immense organisme vivant, sorte de reptile inquiétant, versatile, imprévisible. L’asphalte, le goudron, la poussière, les cailloux n’apparaissent que de loin en loin entre les véhicules qui se croisent, surréaliste accumulation de tout et de n’importe quoi pouvant avancer, quel que soit le mode de propulsion. Vélos, tandems, tricycles, mobylettes, motos, cavaliers, tuk tuk, rickshaw, attelages de zébus, d’ânes, bus hors d’âge, éléphants, camions aux freins, aux suspensions, à la direction dangereusement aléatoires, taxis, 4×4, motos à une, deux, trois, quatre, cinq – oui cinq – places, taxis, et finalement automobiles plus ou moins normales. En principe, tous ces véhicules allant dans un sens ou dans l’autre, tout devrait bien se passer. Mais se serait trop simple… Outre les piétons, qui marchent par dizaines de millions au bord des routes, il y a les chiens, les chèvres, et, surtout, les vaches. Celles-ci vivent sur la route comme si le trafic n’existait pas. Non seulement elles traversent, n’importe où et n’importe comment, mais, pis, elles s’arrêtent et mâchonnent au milieu des voitures, voire se couchent pour regarder passer le train infini et éternel de la circulation… En Inde, les lois de la circulation routière tiennent plus du chaos quantique que des géodésiques bien huilées que nous connaissons en Occident. En Europe, lorsque vous circulez de Munich à Madrid en passant par Paris, vous savez que la route et ses usagers, comme vous, sont assujettis à des règles communes. En Inde, au delà d’un corpus minimaliste – en principe on roule à gauche, ici, héritage colonial oblige – ce qui fait loi, c’est la concordance entre un temps et un lieu, et le ratio des masses en mouvement. Heureusement, les Indiens sont de merveilleux et rapides mathématiciens, et le calcul, en temps réel, de la trajectoire des différents mobiles, rythmé par le tempo subtil et continûment accéléré du klaxon, est, le plus souvent, mais pas tout le temps, optimisé pour éviter la collision.

Tandis que nous roulons, le plus souvent sur la voie de gauche, comme il se doit, mais souvent, aussi, hélas, sur celle de droite ; tandis que que nous doublons, sur une troisième file imaginaire, un bus qui double un camion qui double une moto, je songe aux techniciens, aux ingénieurs, aux chercheurs Indiens qui, en ce moment même, sont penchés anxieusement sur les écrans de leurs ordinateurs, à Bengalore, à Bombay, à New Delhi. Voici deux jours, depuis la base spatiale de Sriharikota, en Andhra Pradesh, une fusée indigène a lancé avec succès dans l’espace la sonde Mars Orbiter Mission, baptisée Mangalyaan. Destination ? La planète Mars … Un exploit, que seuls, à ce jour, Américains et Européens ont accomplis. Mangalyaan se prépare à une année de voyage, pour parcourir les centaines de millions de kilomètres qui la séparent de la planète rouge. Pas d’embouteillage, pas de coups de klaxons, sur l’autoroute des étoiles. Dans mon taxi, qui vient de s’arrêter brusquement sur la route, la convergence soudaine, ici et maintenant, de deux camions, de deux voitures et d’une vache sacrée étant trop difficile à calculer par les différentes protagonistes, je regarde, plein de reconnaissance, le petit Ganesh protecteur posé sur le tableau de bord de notre chauffeur. Ganesh, dieu du savoir et de la vertu, et porteur de chance, aussi, en témoigne sa présence sur tous les tableaux de bords de véhicules indiens, mais pas seulement. A l’Institut spatial Tata, à Bombay, où sont conçues les sondes spatiales, à Shiharikota, Ganesh est là, aussi, partout ; discrètement invoqué par les scientifiques qui ont envoyé leur avatar à la rencontre de la planète Mars.

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