Les terres du ciel

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Il m’arrive de regretter de n’avoir pas vécu la véritable première conquête spatiale, d’avoir la nostalgie d’une époque où tout était possible, là-haut, dans le ciel… Car, au fond, depuis cinquante ans et les premiers appareillages de célestes flottilles vers les rivages de Vénus, Mars ou Saturne ; depuis que, un jour, deux hommes ont arpenté la Lune et l’ont montrée telle qu’elle est, asséchant les songes que l’humanité projetait vers l’astre des nuits, le système solaire, devenu une colonie humaine, a perdu en magie, a perdu en mystère ce qu’il a gagné en connaissance.
C’est en lisant, un jour, un princeps de Camille Flammarion, « Les Terres du ciel » édité en 1884, flétri comme un antique herbier, aux pages jaunes et fragiles, aux illustrations rares et naïves, que j’ai compris que la science désenchante le monde. Au tournant des XIXe et XXe siècles, alors que le voyage spatial était encore une utopie, Flammarion, et avec lui les savants de son temps, et l’honnête homme de la rue, aussi, qui suivait en feuilleton, dans « La science illustrée » les progrès exponentiels de la recherche, exploraient les autres mondes l’œil à l’oculaire des lunettes astronomiques.
Les astronomes de l’époque observaient, photographiaient, analysaient les planètes du système solaire, et en dressaient des portraits, qui, avec le regard perspectif du XXIe siècle, étaient ici ressemblants, là estompés, flous, loufoques, voire même, oui, délirants. Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune… Petits disques lumineux, tremblotant au gré de la turbulence atmosphérique, dansant dans les oculaires grossissant 300, 400, 500 fois, dans la nuit de Paris, Arcetri, Potsdam, Vienne, Pulkovo, Flagstaff… Alors la danse fiévreuse des planètes dans le prisme changeant de l’atmosphère troublait parfois les observateurs trop imaginatifs qui voyaient sur la Lune des cités mortes ou sur Mars des canaux creusés par l’antique et sage civilisation martienne…
Mais enfin, à l’époque, comme le ciel était baroque ! De la vie partout, de Vénus à Jupiter, des paysages inouïs, sur Mimas ou Ganymède, et sur la planète rouge, des forêts et des lacs, quand les sondes martiennes, aujourd’hui, tournent en rond dans un désert monotone et monochrome… Au fond, je crois que si Camille Flammarion et ses pairs découvraient aujourd’hui le système solaire tel qu’il est, ils seraient déçus. Et si l’imaginaire des hommes était plus riche que la nature ?
Dans mon dernier billet, je vous proposais une photographie de Titan, le mystérieux satellite de Saturne, envoûtant parce que ces paysages exotiques sont voilés par d’éternelles nuées. Regardez aujourd’hui le petit monde qui illustre ce billet. Voilà, métaphoriquement, comment les astronomes, dans les années 1900, voyaient les planètes du système solaire. Celle-là, c’est Cérès, un astre énigmatique, tournant entre Mars et Jupiter, une « planète naine » selon la dénomination officielle, à laquelle je préfère l’ancienne appellation d’astéroïde… Cérès, c’est le plus grand astéroïde, il mesure environ mille kilomètres de diamètre. Il n’existe pas de photo de Cérès plus nette que celle-ci, prise par le télescope spatial Hubble. Alors profitez-en… Rêvez de ces étranges paysages, montagneux et glacés, d’où parfois jaillissent d’immenses geysers. Imaginez ces vallées plongées dans l’ombre, ces anciens cratères, ces volcans de glace, cette banquise, peut-être, qui recouvre, dit-on, un océan caché…
Dans un an, il sera trop tard, la sonde américaine Dawn se satellisera autour de Cérès et montrera tout de ce monde mystérieux. La précision chirurgicale du pixel, fatalement déceptive, se substituera à l’érotisme des images voilées et en clair-obscur. Mais la curiosité est consubstantielle à l’humanité, et la postérité de Prométhée est assurée.

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