L’espèce humaine n’est plus terrestre

74

Lorsque, le 17 août dernier, le robot Curiosity a transmis, depuis la planète Mars, une image électronique d’une éclipse du Soleil par le satellite Phobos, cette image a résonné en moi d’une manière particulière… Je me suis souvenu que j’avais, il y a longtemps, réalisé une image semblable, enfin presque identique : c’était sur Terre, et mon appareil était encore chargé avec une pellicule photographique. Sinon, le sujet était le même, une éclipse de Soleil. Enfin presque… Au sommet du Sacramento Peak, au Nouveau-Mexique, en ce mois de mai 1994, c’était la Lune qui cachait le Soleil. Mais à ces détails près, j’aurais pu échanger des souvenirs de photographe d’éclipses avec Curiosity, si ce robot avait été doué de parole et surtout de conscience. J’aurais pu dire à Curiosity pourquoi le Soleil est plus grand vu depuis la Terre que vu depuis Mars, et pourquoi la Lune couvre parfois complètement notre étoile, et parfois non. En retour, Curiosity m’aurait doctement expliqué combien d’éclipses de Soleil il observe par an, et il aurait, avec un brin de fierté électronique – une notion abstraite pour moi – ajouté qu’un deuxième satellite de Mars, Deimos, produit lui aussi des éclipses. Piqué dans mon amour-propre – un sentiment bien humain – j’aurais alors rétorqué un peu trop vivement que des éclipses, il y en a sur toutes les planètes du système solaire. La conversation se serait arrêtée lorsque le robot martien m’aurait demandé d’un ton neutre et métallique « même sur Mercure, même sur Vénus ? ».

La saga des robots spatiaux me fascine. Je l’ai déjà écrit ici, à propos de la sonde Voyager 1 : leur endurance, leur opiniâtreté à durer – à survivre, presque – ont quelque chose de bouleversant, d’humain, si j’ose écrire. Forcément : derrière chacun de ces engins – surréalistes mélanges de fragilité et de résistance – il y a des milliers d’hommes et de femmes, plus une armée invisible de « fans » qui suivent leur péripéties sur Facebook ou les sites des instituts où ils sont nés.

Pourtant, ces robots sont silencieux et discrets. Je crois que la plupart de nos contemporains n’ont pas encore réalisé à quel point ils ont envahi, progressivement, le système solaire, et même, qu’ils s’installent durablement sur les astres qui le constituent… Avez-vous une idée de ce qui se passe, en ce moment même, loin de la Terre ? Oui, Curiosity arpente la planète Mars et Voyager 1 s’éloigne progressivement du Soleil et de ses planètes. Mais ce n’est pas tout… Sur Mars, à quelques milliers de kilomètres de Curiosity, un autre robot mobile, Opportunity, explore le désert rouge et or depuis près de dix ans. Opportunity réalise sur la planète rouge quelque chose qu’aucun robot terrestre n’a jamais fait sur la planète bleue, fonctionner dix ans d’affilée, en se nourrissant de la lumière solaire.

Au-dessus des deux robots, trois satellites tournent inlassablement autour de la planète rouge, établissant cartes et relevés météos d’une précision « terrestre » : Mars Express, Mars Reconnaissance Orbiter et Mars Odyssey. Vous saviez que Mars était explorée par des engins spatiaux : chaque semaine ou presque, la Nasa nous annonce que l’on a trouvé de l’eau, des preuves que peut-être la vie y est apparue, que peut-être…, etc, etc. Mais la planète Mercure ? Oui, un satellite, Messenger, lui tourne autour depuis des années, et dresse progressivement son portrait de monde calciné par le Soleil. Vénus ? Oui, aussi… C’est le satellite Venus Express qui veille sur elle. Quant au Soleil… Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, notre étoile est vue de tous les côtés à la fois, 24 h sur 24. Le Soleil qui nous fait face, c’est Soho qui l’observe, sa face cachée, ce sont Stereo A, Stereo B et Solar Dynamics Observatory qui la surveillent.

Jupiter, me direz-vous avec raison, est déserte. Aucun engin humain ne la visite. C’est vrai, depuis les visites des sondes Pioneer, Voyager, Galileo et Cassini, la planète géante est déserte. Sauf que la sonde Juno s’approche d’elle à grande vitesse ; Jupiter, elle aussi, va de nouveau entrer dans le giron de l’humanité. Saturne ? Cassini tourne autour d’elle depuis dix ans, transmettant jour après jour des images d’une beauté surnaturelle de ses nuages, de ses anneaux, de ses satellites de glace. Enfin, aux confins du système solaire, si Uranus et Neptune n’ont pas été visitées depuis 1986 et 1989, Pluton va bientôt être rejointe par la sonde New Horizons, tandis que la sonde Rosetta va s’approcher de la comète Churyumov-Gerasimenko. Dawn, quant à elle, va bientôt se satelliser autour de la planète naine Cérès après avoir visité l’astéroïde Vesta…

Ce n’est pas tout ! Ces dernières décennies, des robots se sont posés un peu partout sur les astres du système solaire ! Venera 13 et 14, sur Vénus, Viking 1 et 2, Mars Pathfinder, Phoenix et Spirit sur Mars, Hayabusa sur l’astéroïde Itokawa, Near sur l’astéroïde Eros, Huygens sur Titan, le satellite de Saturne ! Quant à Galileo, il a plongé dans l’atmosphère de Jupiter, et s’y est vaporisé…

Il faudrait citer encore tant de comètes et d’astéroïdes qui ont vu passé dans leurs parages des sondes spatiales. Et, bien sûr, ne pas oublier que la Lune a été visitée non seulement par des robots, mais aussi par douze hommes en chair et en os. C’était il y a un peu plus de quarante ans… Mais le décalage qu’il y a entre ce saut de puce sans lendemain des astronautes et l’exploration du système solaire par les robots est tel que je ne crois pas que les hommes suivront leurs éclaireurs. Non seulement les autres mondes sont hostiles à la vie, inhabitables, non seulement cela ne sert strictement à rien, mais, de plus, année après année, les robots deviendront de plus en plus « intelligents », de plus en plus « humains ». On le sent déjà, d’ailleurs, dans l’écart qu’ils font – même si c’est évidemment sous l’impulsion de leurs pilotes – à la mission à laquelle ils étaient assignés. C’est Chang’e 2 qui part rejoindre l’astéroïde Toutatis après avoir visité la Lune, c’est Hayabusa, qui, toute cabossée, parvient quand même à rejoindre sa planète natale, c’est Opportunity, qui, « mourante » sous la poussière de Mars, ressuscite par la grâce d’une tempête qui nettoie ses panneaux solaires…

Bref, aujourd’hui, pendant que vous lisez cette longue série d’exploits spatiaux réalisés depuis un demi-siècle, le système solaire est presqu’entièrement occupé par des robots. L’humanité, via ses ambassadrices, a quitté sa planète natale, s’en est extrait, le ciel des hommes a changé de statut. Regardez ce soir Vénus, cette nuit Jupiter, demain matin Mars, bientôt Saturne et la Lune. Nous sommes, vous êtes, là-haut. D’image abstraite, inaccessible, divine, la voûte céleste est devenue un lieu. Désormais, l’homme marche dans le ciel.

comments powered by Disqus