L’ordre et le chaos

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On n’a pas voyagé, dit-on, tant qu’on n’a pas visité l’Inde… Je m’imaginais immunisé, j’étais prévenu, j’avais relu Slumdog Millionaire, me souvenait de Salaam Bombay ! et de L’Inde fantôme, et surtout, j’étais venu ici trois fois, déjà… En 1995, c’était pour contempler, trente-neuf secondes durant, dans la cité morte de Fatehpur Sikri, le Soleil par la Lune éclipsé. Et pourtant, en cette fin octobre 2013, dans les ruelles de Jaïpur, cherchant mon chemin vers le Jantar Mantar, soudain, ce choc inouï, cette sidération, ce trop-plein sensoriel… Autour de moi, en un flash infiniment ralenti, je perçois un milliard et trois cents millions d’êtres humains qui s’affairent, dans un ballet d’une étrange beauté.

Un milliard et trois cent millions d’Indiens et, à chaque seconde qui passe – en témoigne, en pleine rue, à New Delhi, un immense compteur qui défile à une vitesse folle – dix enfants qui naissent. Quel spectacle !. Si l’on veut percevoir quelque chose de la complexité du monde, c’est en Inde qu’il faut venir. L’ordre et le chaos mêlés en une hallucinante symbiose. Et je me dis qu’il n’y a probablement rien dans le ciel, dans les étoiles, dans le cosmos, qui approche de près ou de loin ce qui se passe ici. Autour de moi, un théâtre infini, un happening sans fin : lui dort dans son rickshaw ; elle balaye le sol dans un nuage de poussière incessant ; eux portent des cartons, des briques, des roues de vélos, des pneus ; celles-là vendent des piles, des chapatis tièdes, des fruits, des fleurs, du chaï ; eux encore crachent par terre, pissent contre les murs, et se lavent, nus, en pleine rue, et sous les yeux des écoliers et écolières en costume qui passent ; et des conducteurs de rickshaw, de tuk-tuk, de bus hors d’âge, de camions, de puissantes berlines allemandes – intérieur cuir, option Dolby Stéréo – retardées par les vaches sacrées, les attelages d’ânes, de zébus, les bulldozers, les cyclistes, les piétons, les éléphants, les enfants, les motards, qui emmènent femmes et enfants sur leur Royal Enfield… Jaïpur, ou le moteur du monde.
Le Jantar Mantar, après cet indescriptible et sublime chaos d’odeurs, d’images, de bruits, est comme un havre de paix incongru. Avec l’équipe de tournage d’Entre Terre et Ciel (Danièle Richard, Guillaume Valeix, Didier Allory, Rémy Revellin et Divya Dugar), nous nous installons dans ce vaste espace, perdu en plein Jaïpur, non loin du Palais des vents. Un parc, de l’herbe, des arbres, des écureuils. Au-dessus, le ciel bleu, où planent des milans. Et entre les deux, comme un tableau surréaliste peint par Giorgio de Chirico, d’étranges monuments dédiés au Soleil et au temps. Absconses horloges de pierre, télescopes pétrifiés… Le Jantar Mantar, édifié par le Maharaja Jai Singh II, en 1727, un observatoire astronomique ? Oui, ces immenses gnomons et cadrans solaires, parfois extrêmement sophistiqués, permettaient aux astronomes de l’époque de mesurer précisément la position et le mouvement du Soleil, de la Lune et des planètes dans le ciel. Mais le rêve de Jai Singh II, c’était de maîtriser le temps de son royaume, et de prédire le futur, aussi. Car l’astrologie, en Inde, à cette époque, rythmait la vie des hommes. Époque révolue ? Non, les descendants de Jai Singh vivent toujours, aujourd’hui, dans le luxe inouï de leur palais de Jaïpur ; à sa façon, le Maharaja astronome a réalisé son rêve, son œuvre est immortelle, ou presque.
Et aujourd’hui, dans leurs officines, les astrologues dressent toujours d’improbables horoscopes, désormais calculés à l’aide de logiciels, d’éphémérides. Dans la moiteur étouffante de cette ville voisine du désert du Thar, j’attends Rathnasree Nandivada, la directrice du planétarium Nehru de New Delhi, qui lutte vaille que vaille contre ces vieilles conceptions cosmiques, quand un milliard d’Hindous viennent quotidiennement prier, au temple, Surya, Soma, Budha, Velli, Sevai, Viagam, Shani, dieux du Soleil, de la Lune et des planètes….

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