Perdue dans le champ des étoiles

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Si il fait beau, ce soir ou les jours prochains, levez les yeux vers le ciel, à la nuit tombante, en direction du sud-ouest, et contemplez la constellation d’Ophiuchus… Elle est là, invisible, s’éloignant de nous à la vitesse de 60 000 km/h et filant silencieusement dans l’espace… Vous ne la verrez pas. Trop petite, trop lointaine, définitivement, irrémédiablement invisible. Seules les antennes géantes du réseau de surveillance spatiale américain parviennent encore à saisir, de loin en loin, son infime murmure digital. La sonde Voyager 1 se trouve à près de dix-neuf milliards de kilomètres d’ici, bien au-delà des dernières planètes du système solaire, Saturne, Uranus, Neptune. Dix-neuf milliards de kilomètres : un abîme vertigineux, pour les petites créatures terrestres que nous sommes. C’est plus de cent vingt fois plus loin que le Soleil, c’est soixante-trois mille fois plus loin que la Lune. Même la lumière prend cette distance au sérieux : les communications entre la sonde spatiale et la Terre prennent 18 heures. C’est le temps nécessaire aux signaux émis par Voyager pour atteindre la Terre.

Voyager 1 n’est qu’un assemblage d’aluminium, de titane, de plastique, de silicium ; pourtant, ce robot spatial me touche. Il a quelque chose d’humain, d’universel, même. D’abord, il a des parents, des grands parents, des enfants, presque : trois générations se sont succédées à son chevet, depuis sa fabrication en 1975, jusqu’à aujourd’hui et des enfants qu’elle a fait rêver s’apprêtent à prendre la relève, cette longue veille entre terre et ciel. Ensuite, il y a quelque chose de vivant, de vital, dans son obstination à subsister, à résister, dans le froid spatial. Là où elle est, la sonde ne voit plus sa planète natale, et elle ne perçoit plus le Soleil que comme un astre brillant, environ quinze mille fois moins lumineux que lorsqu’on le regarde depuis la Terre

Quelle odyssée magnifique, profondément humaine, que celle de Voyager 1, qui a croisé dans les années 1980 Jupiter et Saturne, tandis que sa sœur jumelle, Voyager 2, passait au large de Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.

Or, une information fait depuis quelques jours, et à la vitesse de la lumière, elle aussi, le tour du monde. La sonde Voyager 1 aurait « quitté le système solaire »… Bien sûr, cette information est fantaisiste ; si l’on peut admirer l’exploit des ingénieurs et complimenter le courageux robot spatial pour sa résistance et sa fidélité, il est illusoire de jauger son périple spatial à l’aune de l’immensité cosmique… Ce que les scientifiques américains nous disent, en réalité, c’est que la sonde sort actuellement de l’héliosphère, la bulle magnétique qui entoure le Soleil. Ils l’avaient, d’ailleurs, déjà annoncé voici trois ans. Et demain, peut-être, au gré de l’activité solaire, peut-être la sonde rentrera-t-elle dans le giron de notre étoile. Mais le système solaire, ce n’est pas que cela. Pas seulement les huit planètes, Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. Bien au-delà tournent des comètes et des astéroïdes de glace, qui demeurent sous l’influence du Soleil jusqu’à des dizaines, des centaines de milliards de kilomètres…

Voyager 1 sortira réellement, un jour, du système solaire. Mais quand ? Faisons les comptes. La sonde a quitté la Terre en 1977 et a parcouru à peu près vingt milliards de kilomètres en quarante ans, en chiffres très arrondis. La véritable limite du système solaire – c’est à dire le lieu incertain où l’attraction du Soleil lui est disputée par les étoiles proches – se trouve à environ une année-lumière, soit dix mille milliards de kilomètres. Alors, oui, un jour, dans vingt mille ans, une silencieuse ambassadrice de l’humanité, pour la première fois, échappera à l’attraction solaire, et, irrésistiblement attirée par mille milliards d’autres étoiles, se perdra dans la Galaxie.

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