Un autre monde

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Dans l’obscurité glaciale de l’espace, une planète à moitié plongée dans l’ombre. Une atmosphère orangée, nimbée de bleu. Des taches éparses, sombres, indistinctes. Et c’est tout. Une image fascinante, en ce qu’elle révèle le paysage d’un autre monde, sans le dévoiler vraiment… Cette photographie, pour moi, condense tout le mystère, la magie de l’exploration de l’univers, telle qu’elle s’annonce en ce début de troisième millénaire : nous savons désormais qu’il y a, dans notre seule galaxie, la Voie lactée, des mondes par centaines de milliards, potentiels, invisibles, à découvrir, explorer, visiter. Et parmi cette infinité, bien sûr, les astres les plus proches de la Terre, ceux du système solaire.
Mais où aller ? Sur la Lune ? Ces paysages de cendre sous un ciel éternellement noir ont été immortalisés par les douze astronautes des missions Apollo, voici près d’un demi-siècle. Le bégaiement historique des Chinois, qui ces jours-ci ont envoyé sur Séléné un robot, laisse un sentiment de déjà-vu. Mars ? À force de photographier et d’explorer en tous sens ses déserts glacés, les robots américains nous ont depuis 1976 familiarisé avec la planète rouge, qui est presque devenue, comme la Lune, une île lointaine de la Terre… Non, si je devais rêver à de futures missions spatiales, moins attendues, moins répétitives que les missions actuelles – la Nasa en est réduite à communiquer sur les dangers imaginaires que court Curiosity ces derniers temps… – c’est vers la terrible Vénus et ses paysages mystérieux noyés sous des dizaines de kilomètres de nuages brûlants, vers Io et ses volcans en éruption éternelle, vers Encelade et ses geysers de glace, que je demanderais à la Nasa, à l’ESA ou à la Nasa chinoise, la CNSA, de diriger ses robots.
À moins que ce ne soit vers cette planète mystérieuse et orangée qui illustre ce billet. Au fait, l’avez-vous reconnue ? En réalité, cette image prise par la sonde américaine Cassini montre non pas une planète à part entière mais un satellite, Titan, la plus grosse lune de Saturne. Une lune géante, plus grosse que Mercure ou la Lune, et presque aussi grosse que Mars. À plus d’un milliard de kilomètres de chez nous, un monde fascinant, recouvert d’une épaisse atmosphère d’azote, de nuages, de brume, où il pleut des hydrocarbures… Sur le sol gelé, perpétuellement érodé par le vent et la pluie, très peu de cratères d’impacts, mais, çà et là, des geysers. Plus loin, des collines, des montagnes, des champs de dunes immenses, des lacs, des mers… Certes, par une température de -180 °C, ces mers ne sont pas constituées d’eau, mais de méthane et d’éthane. Pour les exobiologistes – ces chercheurs qui cherchent de la vie ailleurs dans l’univers – Titan est une véritable « soupe primitive » à la chimie extraordinairement complexe, proche de la chimie prébiotique. Seul problème, ce mystérieux laboratoire chimique est placé dans un congélateur. À moins qu’en profondeur, là où la présence d’eau à l’état liquide est possible… ? Bref, c’est sur Titan, ou sur Encelade, ou sur Io, ou encore sur Europe qu’il faudrait envoyer des sondes spatiales désormais, pas sur la Lune ou sur Mars… Sur cette photographie de Titan, la sonde Cassini a photographié, à travers l’épaisse couverture nuageuse, Kraken Mare et les lacs qui l’entourent. Kraken Mare… Une mer de méthane, sur laquelle pourrait se poser le premier navire de l’histoire de la conquête spatiale. Les scientifiques rêvent en effet de la mission Titan Saturn System Mission (TSSM), proposée par les chercheurs américains et européens, mais hélas, jamais sélectionnée jusqu’ici… TSSM pourrait, si elle était choisie bientôt par la Nasa et l’ESA, décoller dans les années 2020, pour un amerrissage sur Titan au cours de la décennie 2030…
En attendant cette – hypothétique – future navigation sur un océan extraterrestre, 2014 nous offrira la première mission sur une comète… Si tout va bien, en effet, en novembre prochain, la sonde européenne Rosetta déposera sur la comète Churyumov-Gerasimenko le module Philaé.

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