Un don du Soleil

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C’était en février dernier, lors du tournage d’« Entre Terre & ciel » au Svalbard, tout au nord de la Terre… Difficile d’aller plus haut ; au nord, c’est l’océan glacial Arctique, et au nord du nord, eh bien… le pôle Nord, à 800 kilomètres de cet archipel. Ce semis d’îles et d’îlots appartient à la Norvège, qui y a installé un institut polaire ; plus loin, les Russes exploitent du charbon. L’été, des bateaux de croisière accostent dans le port de Longyearbyen, la ville la plus septentrionale du monde, et les touristes viennent observer les ours polaires… Mais à la fin de l’hiver boréal, il n’y a pas beaucoup de visiteurs au Svalbard. Les îles sont couvertes d’un épais manteau de neige, la température avoisine -20 °C à -30 °C malgré la présence du Gulf Stream finissant, et la météo est très, très fantasque…

Avec Eric Turpin, le réalisateur, Christian Gaume, le chef opérateur et Jean-Pierre Briat, l’ingénieur du son, nous espérions pouvoir observer des aurores boréales… Le Svalbard est idéal pour étudier ces phénomènes, l’observatoire Kjell Henricksen y a même été installé à cet effet : c’est le seul endroit au monde où les aurores boréales, au cœur de l’hiver, peuvent être observées sans interruption, des jours – des nuits, plutôt – durant. À la mi-février, la nuit polaire s’achevait doucement, l’aube laissait la place au crépuscule vers 14 heures, la lumière de ces « journées » très courtes, sans le moindre rayon de Soleil, était magique. Une variation sur le gris, gris les nuages, blafarde la neige, gris l’océan pris par la glace. Un paysage majestueux, vide et immobile, figé dans le froid. Malheureusement, le mauvais temps, chaque jour, diminuait nos chances de voir une aurore boréale.

D’autant plus, que, comble de malchance, la « météorologie solaire » était, à ce moment, particulièrement calme. Bref, je m’habituais peu à peu à l’idée que je ne contemplerais peut-être jamais d’aurores… Et puis, un jour, notant que la météorologie prévoyait une éclaircie sur le Svalbard pendant plus d’une douzaine d’heures, j’ai proposé à Eric de tenter notre chance. Alors nous sommes partis en sky doo sur le glacier désert faisant face au fjord de Longyearbyen, accompagnés par notre guide polaire, Samuel Duc.

Arrivés en fin de journée, vers 14 h 30, j’ai installé mon appareil photo face au fjord, au clair de Lune, et j’ai lancé un time lapse. Au vu de l’activité solaire inexistante, je pensais que je ne ramènerais pas d’aurores, et me suis donc focalisé sur la trajectoire rectiligne de la Lune sur l’horizon… Il faisait près de -30 °C, et je me demandais combien de temps je pourrais attendre, comme ça, en pleine nuit… La nuit arrivée, j’ai regardé le ciel, l’étoile polaire si près du zénith, la Petite Ourse si haut dans le ciel, et puis la Grande Ourse, Arcturus… Vers l’horizon sud, au dessus de Longyearbyen, Orion traversait lentement le ciel, avec cette étonnante trajectoire quasi horizontale spécifique au grand nord. Et puis, au dessus de l’horizon, j’ai aperçu un léger nuage verdâtre.

Une aurore… Quelle déception, l’aurore était anémique, à peine visible, ténue. Elle était apparue plein est, alors que je visais, avec mon objectif de 14 mm, plein sud. Hors de mon champ, donc, mais ce n’était pas important, l’aurore était si faible et décevante. Ce que j’ignorais, c’est que, durant notre longue traversée en sky doo, l’observatoire  Kjell Henricksen avait émis un bulletin d’alerte aux aurores boréales : le satellite ACE avait détecté une violente éruption solaire traversant l’espace entre le Soleil et la Terre à 380 km/s. Alors, brusquement, derrière nous, derrière la montagne, cette éruption solaire a embrasé tout le nord est… C’était féerique… Je ne savais que faire, craignant, en stoppant mon time lapse, de le perdre, alors que l’aurore pouvait s’éteindre d’un moment à l’autre. Quel dilemme ! Ce sont mes mains qui ont décidé de la suite des événements. J’avais trop froid pour manier mon D 4 et j’ai donc laissé l’appareil continuer automatiquement ses prises de vues.

Dans le ciel, toujours hors champ de l’appareil photo, le spectacle était d’une beauté à couper le souffle.

Dans un silence sidéral, une véritable symphonie se jouait là haut. Lorsque l’on assiste à une grande aurore boréale, c’est la première image qui vient à l’esprit. De la musique, de la musique céleste. Les draperies vertes de l’aurore se déployaient majestueusement au fil d’une invisible composition, et, en même temps, frissonnaient dans un tempo plus rapide. Par moments, d’immense monolithes de plasma se dressaient jusqu’au zénith avant de se fondre dans le fond laiteux du ciel.

Jamais je n’aurais imaginé à quel point ce spectacle est extraordinaire. À part les éclipses totales de Soleil, jamais je n’ai vu quelque chose d’aussi beau dans le ciel. Progressivement, l’aurore a submergé les étoiles. Venant de l’est et du nord, elle est entrée plein sud dans le champ de l’appareil, qui continuait à prendre ses images, et a noyé Orion, le Taureau et Jupiter, avant de jouer avec le clair de Lune…

Le plus étonnant, pour moi, était de contempler une aurore dans le champ des étoiles du sud. Généralement, les aurores sont photographiées plein nord, vers la Grande Ourse et l’Étoile polaire.

Mais une aurore dans Orion ? Quelle incongruité ! Je me suis alors souvenu que j’étais perché presque au pôle Nord de la Terre et que les aurores jouent dans l’ovale auroral, qui encercle justement le pôle Nord. Cette nuit près du pôle Nord, cette concordance improbable entre la météo spatiale et la météo terrestre, la danse miraculeuse des aurores, là-haut, et le retour de nuit, sous la neige et dans un froid sidéral, à Longyearbyen, restera comme l’un des moments les plus forts de ma carrière professionnelle.

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