Une planète bleue perdue dans l’infini

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Ces deux astres flottant dans l’infini, ce sont la Terre et la Lune. Notre petite planète bleue et son satellite, photographiés, à un milliard et plus de kilomètres d’ici, par la sonde américaine Cassini, qui explore actuellement le système de Saturne. Quelle vision vertigineuse ! Notre planète, avec ses quatre milliards et demie d’années d’évolution, ses paysages innombrables et perpétuellement changeants, ses millions d’espèces vivantes, et nous, aussi, n’est, vue de loin, qu’un minuscule point lumineux…

Que nous dit cette fabuleuse image ? Que la Terre est un havre de vie infime et précieux, perdu dans un cosmos glacial, vide et hostile ? Ou qu’elle n’est que l’une d’une multitude d’autres planètes bleues parsemant le ciel ? Alors, y-a-t-il d’autres Terres dans l’univers ? Des planètes comme la nôtre, couvertes d’océans, de rivières, de forêts, de prairies aux ciels bleus voilés par des nuages ? Cette question lancinante, l’humanité la formule depuis qu’elle pose sur le ciel nocturne un regard moderne, c’est à dire, au fond, depuis la Renaissance et son cortège de géants : Copernic, Bruno, Galilée, Kepler. Mais plus de quatre siècles après l’invention du cosmos infini, cette question n’est plus seulement métaphysique, elle commence, peu à peu, à entrer dans le champ du connaissable.

Les exobiologistes – ces scientifiques qui recherchent la vie ailleurs – espèrent même trouver dans le ciel un monde habité dans les décennies qui viennent. Pourquoi ce – à mon avis déraisonnable – optimisme ? Parce que, depuis une vingtaine d’années, le nombre de planètes découvertes dans la Voie lactée, notre galaxie, grimpe exponentiellement.

Aujourd’hui, les astronomes ont détecté près de 900 planètes en dehors de notre système solaire, qui en compte, comme chacun sait, huit : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. Mais ce chiffre est bien plus vertigineux qu’il n’y paraît. En effet, comme ces planètes ont été trouvées près de la Terre, auprès d’un échantillon très limité d’étoiles, il implique, statistiquement, que la Voie lactée compte probablement mille milliards d’autres mondes…Ainsi, si l’on considère notre propre système solaire, où une planète sur huit est vivante, et que l’on projette ce ratio à l’ensemble de la Galaxie, se sont quelques cent milliards de planètes habitées qui attendent d’être découvertes par les astronomes…

Mais cette hypothèse est-elle bien raisonnable ?Avec l’équipe d’« Entre Terre  & ciel », j’ai rencontré en Californie les scientifiques du SETI Institute, qui cherchent dans l’univers toutes les formes de vie possibles, depuis de très hypothétiques bactéries sur la planète Mars jusqu’à de bien plus hypothétiques encore civilisations extraterrestres…

Ces scientifiques, à mon avis hyper-optimistes, appliquent à la vie le principe copernicien, qui veut que notre présence dans l’univers soit le résultat d’un processus répétitif et banal. S’ils ont raison, alors oui, nous découvrirons une cousine de la Terre – un monde habité – dans les cinquante ans qui viennent. Dans ce but, les exobiologistes – des astronomes, en fait, pour la plupart, ce détail est important – ont conçu une véritable stratégie d’exploration du cosmos.

D’abord, trouver des planètes habitables, selon les critères terrestres, puis y chercher des « biotraceurs », c’est-à-dire la présence sur ces mondes, d’eau, d’oxygène, par exemple, qui indiqueraient qu’ils sont habités. C’est, aujourd’hui, impossible, les télescopes contemporains ne sont pas assez puissants. Mais la prochaine génération de télescopes géants – équipés de miroirs d’une vingtaine à une quarantaine de mètres de diamètre ! – sera peut-être, à condition que ces mondes habités soient tout près du nôtre, capable de les détecter. C’est, en tout cas, le discours officiel des instituts de recherche qui conçoivent ces miroirs géants. Je suis beaucoup plus pessimiste ; il me semble que les astronomes, qui manient avec aisance les grands nombres et les objets simples comme les étoiles, n’ont peut-être pas pris la mesure de l’extraordinaire complexité de la vie…

À ce titre, il est plaisant de constater que la recherche de la vie ailleurs est essentiellement une affaire d’astronomes, pas de biologistes : ces derniers sont affairés à tenter de comprendre ce qu’est la vie, à donner une définition du vivant – elle leur échappe toujours – et enfin à comprendre comment, sur la Terre, l’inerte s’est animé. Au fait, pourquoi la Terre ? Tout le monde sait que c’est la présence d’eau à sa surface qui a permit – d’une façon ou d’une autre – à la vie d’y apparaître et d’y prospérer. Sauf que cela ne suffit pas. La Terre a d’autres caractéristiques qui, toutes ensembles, expliquent notre présence ici. La tectonique des plaques, qui a enrichi l’atmosphère terrestre primitive, puis provoqué l’extraordinaire brassage des espèces vivantes, le champ magnétique, qui a protégé cette vie du rayonnement cosmique et enfin…

la Lune, qui a stabilisé l’axe de rotation de la Terre et provoqué les marées, qui elles, aussi, ont probablement à voir avec l’apparition de la vie et son évolution… Bref, il est possible que la Terre ne soit pas un astre banal, mais bien plutôt un monde d’une vertigineuse rareté dans le cosmos. Si c’est le cas – nous le saurons bientôt, disons dans les décennies qui viennent – la recherche de la vie dans l’univers pourrait s’avérer un objectif extraordinairement difficile, voire utopique…

Qu’on y songe : les astronomes cherchent de la vie sur Mars depuis une quarantaine d’années, en envoyant sur place satellites et robots mobiles, et les exobiologistes discutent encore de l’existence d’une vie passée ou présente sur la planète rouge ! Alors, trouver une forme de vie sur des mondes situés un million, un milliard de fois plus loin ? Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire, que les scientifiques croient que la quête de la vie ailleurs est sur le point d’aboutir. A la fin du XIXe siècle, déjà, les astronomes avaient attrapé la fièvre extraterrestre. Découvrant les planètes du système solaire avec leurs puissantes lunettes, ils les avaient littéralement habitées, toutes, ou presque, depuis la luxuriante Vénus jusqu’à Mars l’aride en passant par Jupiter et même, oui, la Lune…

L’exploration du système solaire, dans les années 1980, a mis un point presque final à ces fantasmes, les planètes, sous le regard froid et neutre des sondes spatiales, se révélant telles qu’elles sont : des déserts. Aujourd’hui, à chaque fois – c’est à dire trop souvent – qu’un institut scientifique annonce la découverte dans le ciel d’une « planète habitable », je ne peux m’empêcher de me demander si l’histoire ne bégaie pas.

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